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Vite, une pétition pour lutter contre l’ignorance des jeunes en finance

 

Il y a quelques jours des parents décontenancés et des enseignants effarouchés par la perspective de voir notre progéniture chanter en plusieurs langues (dont le français !)  à la crèche ou au jardin d’enfant ont lancé une pétition. Cette ineffable pétition a été sérieusement débattue à la Chambre.

Mais pourquoi n’y a-t-il personne pour  s’intéresser au déficit potentiel de culture financière de la jeunesse de notre pays ?

L’étude récente de l’OCDE, réalisée dans la foulée de l’enquête PISA, n’a pas ému les défenseurs hypocondriaques des âmes juvéniles. L’enquête de l’OCDE trouve qu’ « environ un quart des élèves … sont incapables de prendre la moindre décision relative aux dépenses courantes, et ils ne sont qu’un sur dix à comprendre des concepts complexes tels que l’impôt sur le revenu ».

Au pays de la haute finance, ne devrait-on pas s’inquiéter du risque d’incompétence des adolescents en matière de questions financières, telles que la gestion d’un compte bancaire et d’une carte de débit, ou la compréhension des taux d’intérêt d’un prêt ou des conditions de leur abonnement mobile…

Dans son communiqué, l’OCDE note que « ce sont les élèves des quatre provinces chinoises de Pékin, Shanghai, Jiangsu et Guangdong qui obtiennent les scores les plus élevés, et que les élèves ayant une bonne culture financière ont généralement également de bons résultats dans les évaluations du PISA portant sur la lecture et les mathématiques, alors que ceux qui ne possèdent que des compétences financières rudimentaires ont plus de risques d’obtenir des résultats médiocres …«

Mathématiques, langage universel

Qu’on ne vienne pas geindre, une fois de plus, que les résultats PISA sont biaisés dans notre pays en raison de la situation linguistique singulière : le poids des enfants d’immigrés  et la rédaction des problèmes mathématiques en langue non vernaculaire !

Rappelons que les  mathématiques et le raisonnement logique sont un langage symbolique universel ! Insistons une fois de plus que les analyses montrent que le principal facteur d’explication des différences de performances de nos élèves est une différence de classe sociale, de ressources socio-économiques, et non d’origine géographique.

« Il était un petit navire…»

Seul 15 pays ont participé à l’extension de l’enquête PISA sur la culture financière, le Luxembourg n’ayant pas pris le pouls, hélas. Il faudrait pourtant étudier la compétence des jeunes dans le domaine de la finance pratique.

Les mathématiques financières sont une branche des mathématiques générales avec des applications immédiates dans la vie quotidienne. Maîtriser un minimum de techniques financières, en s’appuyant sur les applications et des logiciels pédagogiques, permet d’éviter des problèmes de surendettement ou de gestion calamiteuse du patrimoine personnel.

La littératie financière, un débat  plus intéressant et plus utile que de discuter de la nocivité du « Il était un petit navire… » chanté à l’école primaire! Cette obsession identitaire en dit long sur l’état de décrépitude de l’esprit public dans un pays habité de doux sybarites insouciants.

Si rien ne bouge, je propose une pétition en vue (a) d’une étude pour déterminer le degré de compétences de la jeunesse en culture financière et (b) un programme adéquat de formation dans nos  écoles.

 

Serge Allegrezza

Pour en savoir plus : Pisa 2015 Results (Volume IV) Students’ Financial Literacy

1 million d’habitants: une chance, un défi

 

En règle générale, la population évolue au rythme d’un mouvement naturel, résultant de l’écart entre les naissances et les décès. Au Luxembourg, comme dans d’autres petits pays, la population augmente surtout par l’immigration, la venue sur le sol luxembourgeois de citoyens, majoritairement de pays de l’UE. Nombreuses sont aussi les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas s’installer dans le pays et préfèrent faire la navette entre leur lieu de travail et leur lieu résidence dans une région limitrophe.

population

source: STATEC

La population a quasiment doublé depuis 1952, et le mouvement ne fait qu’accélérer: il faut à peine 8 années pour ajouter 100 000 personnes sur le territoire à partir de 2010.

C’est cette double problématique que le démographe luxembourgeois doit affronter dans ses projections: d’une part, le mouvement naturel et, d’autres part, le flux migratoire. Or les migrations sont encore plus volatiles : elles dépendent des perspectives économiques et sociales à moyen et long terme, comme les opportunités d’emplois et d’affaires, que le Luxembourg peut offrir comme terre d’accueil et site de production. Avec une croissance économique de long terme de 3%, l’afflux d’immigrés (et de frontaliers) va démultiplier la population résidente et active. Les 1,2 millions d’habitants prévus pour 2060 dans les anciennes projections, sont actuellement en phase de révision par le STATEC, et les résultats, confrontés à ceux d’Eurostat, feront bientôt l’objet de discussions animées dans les cénacles européens. Si des efforts de modélisation ont été réalisés, il reste de nombreuses questions à prendre en compte, à « endogénéiser », notamment les facteurs de friction qui entravent un développement aussi aisé: le logement, le transport, la santé, l’école, les crèches… sans oublier la participation à la vie collective, culturelle et politique. La population augmente de 10 000 personnes chaque année, soit d’environ 2% en moyenne.

Il est vrai que la fécondité des femmes non luxembourgeoises est plus élevée, les étrangers étant plus actifs sur le marché du travail que les autochtones. Ce qui a conduit certains à agiter, il y a près de quarante ans, le spectre du « suicide collectif » des « vrais Luxembourgeois ».

 

Le spectre du « suicide collectif » luxembourgeois

 

C’est au début des années 90, à la suite de son rapport sur l’évolution de la population, que G. CALOT, directeur de l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques de Paris), fait remonter à la surface les affres de la disparition de la nation luxembourgeoise. Les thèses du « mal luxembourgeois » théorisées par G. ALS, ancien directeur du STATEC, a relancé le vieux débat « identariste » familier des années trente sur la décadence du Luxembourg et la disparition du « Luxembourgeois de souche ». Cette vision ethniciste ALS-CALOT, jette une ombre sur le débat actuel sur la citoyenneté des étrangers vivant au Luxembourg.  

 

L’historien Denis Scuto écrit : « Mais le rapport Calot se situe au bout d’une période où l’identité nationale et les menaces qui pèseraient sur elle constituent une idée récurrente dans le débat public, voire pour certains une obsession qui empoisonne une bonne partie des discussions politiques, notamment celles sur la réforme de la loi sur la nationalité. Ce rapport … n’en apporte pas moins une caution scientifique à la vision pessimiste de l’avenir du Luxembourg: il conforte une vague de repli national, qui est aussi une réplique aux idées de 1968 et une réponse aux anxiétés d’une partie de l’opinion publique ». (La nationalité luxembourgeoise. XIXe-XXIe siècles, Editions de l’université de Bruxelles, 2012)

Le Luxembourg était constitué comme État souverain après le traité de Londres de 1815, mais n’était pas encore une nation. Or comme l’ont montré les historiens, sociologues et politistes, la nation est une communauté imaginée, basée sur les symboles qui sustentent une représentation collective. Il y deux grandes conceptions de la nation, qu’on appelle caricaturalement les conceptions française et allemande. La première considère la nation comme un contrat d’association enotre  citoyens, mus par un vouloir-vivre ensemble. La deuxième au contraire considère la nation comme une communauté qui plonge ses racines dans la culture, la langue, le Volksgeist…Aucune des deux visions aussi contrastées de la nation n’a existé à l’état pur, mais les deux conceptions continuent à s’affronter.

 

Le « Nation branding »

 

Anglicisme tapageur, mais idée séduisante. Tout comme la construction d’une identité nationale a été un processus plus ou moins conscient, érigeant des vestiges du passé et des lieux de mémoire en symboles identitaires, le « nation branding » peut se servir des mêmes recettes pour inventer et surtout afficher vers l’extérieur un étendard de ralliement.

La population, ce sont aussi des hommes et des femmes, une richesse d’idées, d’inventivité et d’innovation. La théorie économique est partagée entre deux conceptions de la croissance: la première, exogène, considère que la population pèse sur la quantité de capital disponible et conduit à la stagnation en l’absence de progrès technique; la deuxième, la croissance endogène, considère que la population elle-même recèle les germes de la croissance par la diversité des idées et des talents qu’elle abrite en son sein.

Plus que l’identité collective, c’est la question de la cohésion sociale qui devrait guider la politique d’intégration, car une population dynamique, inventive et talentueuse est une chance et non pas un danger pour la survie de la collectivité.

(Publié dans Le Jeudi du 1er juin 2017)

Dr Serge Allegrezza