Skip to content

Austérité, le bien, le mal

20 novembre 2013

Je n’ai jamais aimé ce mot, il suggère une expérience amère, il évoque un sentiment de frustration, de privation….Sûrement un réflexe infantile dont l’auteur de ces lignes devrait se méfier. Certains remplacent le mot par “rigueur” ou « sérieux ». Nombreux sont ceux qui trouvent l’austérité alors fort seyante, car elle correspond à quelque chose de plus profond dans l’âme collective. La crise financière, économique, sociale, écologique n’est-elle pas le signe d’une  exubérance coupable? Repentance pour des bacchanales débridées!

Un sondage TNS-ILRES, réalisé avant les élections législatives d’octobre, montre que deux tiers des personnes interrogées, d’ordinaires sybarites gâtés par un développement économique fulgurant, pensent que nous « vivons au-dessus de nos moyens ». (Le même sondage montrait que la majorité est tout aussi fermement attachée au statu quo!).

Les pièges d’une proto-science moralisatrice

Je me refuse à entrer dans une logique qui réduit, in fine, tout raisonnement économique  à une spéculation sur la valeur morale des choix publics, à une axiologie qui flatte le bon sens médiatico-populiste. C’est une reculade intellectuelle qui fait litière de la complexité de l’économie.

Tomas Sedlacek, dans un livre intitulé Economics of good and evil, retrace les figures du bien et du mal charriées par les manuels d’économie. Il prétend que la science économique, derrière une fumée d’équations savantes et de courbes élégantes, s’appuie sur des mythes, profanes et religieux, qui s’abreuvent du patrimoine littéraire remontant, pour partie, à l’antiquité.

Force est de reconnaître que la capacité de persuasion de ces tropismes, qui tirent leur racine de l’inconscient collectif, est plus puissante que les formalisations mathématiques laborieuses et la confrontation soigneuse d’hypothèses fragiles avec les données empiriques souvent défectueuses.  Le travail scientifique est d’autant plus ardu que la communication de masse et le discours politique classique font appel à ces mêmes archétypes subliminaux. Le débat politique européen sur les mérites respectifs de l’austérité et de la relance économique est un belle illustration de la fable de la fourmis et de la cigale.

L’austérité, une idée dangereuse? 

C’est le titre que Mark Blyth, professeur à la Brown University, a donné à son récent livre « Austerity, the history of a dangerous idea ». Le professeur à  la Brown University définit l’austérité comme une politique de déflation volontaire réduisant les prix et les salaires ainsi que les dépenses publiques de manière à retrouver la compétitivité et la confiance des marchés. C’est un peu comme une purge d’un moteur qui se serait encrassé, si on adopte une allégorie mécanique. Ou bien l’expiation des péchés commis par l’hubris de l’homme contemporain défiant la morale judéo-chrétienne.

Ce qui me gêne, c’est que le discours officiel et les médias remplacent, par ignorance ou par facilité, la rigueur du raisonnement scientifique par l’appel aux allégories bibliques. Trop d’économistes, pris au dépourvu par un micro baladeur, se perdent dans une théodicée, où prédominent convictions religieuses et lieux communs du « bon sens ».

Quel que soit le nom que l’on donne à l’austérité, elle est palpable également au Grand-Duché. D’une part, la réduction du déficit public en termes structurels dénote bien un désengagement de la politique budgétaire. D’autre part, le pouvoir d’achat (moyen) des ménages a fortement ralenti, le pouvoir d’achat médian a même fléchi ces deux dernières années ce que montre le dernier rapport Travail et cohésion sociale du STATEC. Les nouvelles règles communautaires, qui viennent renforcer le Pacte de croissance et de stabilité (« six-pack, traité budgétaire, two-pack ») vont augmenter la pression sur les pouvoirs publics, au moment où le trésor public se voit dépossédé d’une manne fiscale confortable (environ 700 millions provenant du commerce électronique).

C’est pourquoi, au lieu de se satisfaire d’un sentiment de pénitence et d’embrasser une frugalité parée de vertus miraculeuses,  il est urgent de revenir à  une démarche rationnelle et de l’expliquer pleinement aux citoyens.

Une stratégie de croissance (soutenable)

Le ratio de la dette publique (brute) évolue sous l’effet de deux facteurs : le loyer de l’argent, qu’il faut débourser au prêteur, et, de l’autre, la croissance économique nominale. En effet, tant que le taux d’intérêt sur la dette publique reste inférieur à la croissance du PIB nominal, le ratio de la dette reste stable, voire diminue. Si en plus, l’emprunt public sert à financer des investissements productifs la croissance économique en sera tonifiée.

L’analyse économique rigoureuse ouvre des perspectives d’action autrement plus fructueuses :  la croissance économique (soutenable, bien sûr!) redevient centrale. C’est en stimulant l’offre (investissement, innovation – recherche, qualité des produits, éducation, formation, environnement, entrepreneuriat…) sans oublier pour autant la demande intérieure que la croissance peut repartir dans un petit pays. Il faut y ajouter la contrainte de la cohésion sociale – endiguer les inégalités – et préserver l’environnement – réduire l’utilisation des matières premières non renouvelables. Ces choix doivent se refléter au niveau de la composition des dépenses publiques, de la méthode de planification et d’évaluation , de la gestion quotidienne décentralisée et responsable, impossible sans véritable réforme de l’État.

Blyth, Mark. 2013. Austerity: the history of a dangerous idea. Oxford University Press.
Sedlacek, Tomas. 2011. Economics of Good and Evil: The Quest for Economic Meaning from Gilgamesh to Wall Street. Oxford University Press.
STATEC – Rapport travail et cohésion sociale, cahiers économiques n°116, 2013.

From → Uncategorized

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :