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Dialogue social quo vadis?

Pour fêter 50 années d’existence, le Conseil économique et social a publié un recueil de contributions autour du thème du dialogue social. L’ouvrage contient un très bel exposé  du Professeur e.r. Gilbert Trausch, économiste, qui remet le dialogue social dans son contexte historique.

Je reproduis ici ma propre contribution à l’ouvrage

Agir communicationnel

Dans la préface d’une brochure du CES je m’étais référé à l’idée de l’agir communicationnel du philosophe Jürgen Habermas, une éthique très exigeante de la discussion basée sur le respect des sujets interagissant et ne prenant en compte que le mérite des arguments.  Je continue de  penser  en effet que cette philosophie est pertinente pour une institution comme le CES qui réunit des « partenaires »  qui sont, d’une part, des « adversaires de classe » luttant pour la répartition du travail productif et d’autre part des parties prenantes qui doivent trouver une cohésion de l’ensemble pour que la société et l’économie fonctionnent de manière convenable.

J’ai présidé à la destinée du CES dans la période charnière où les tensions entre représentants du salariat et du patronat ont vite atteint un niveau paroxystique,  creusant un fossé entre les positions des partenaires sociaux. La relance économique orchestrée au niveau européen dans un bel élan de solidarité, réagissant à une crise bancaire venue des USA, avait fait l’unanimité pendant un court laps de temps également dans les instances tripartites nationales. Cet esprit de concorde, a vite été ébranlé  lorsque la panique s’est emparée des marchés financiers, mettant à mal les pays vulnérables  de la périphérie de la zone euro. Accablés par les dettes (privées), acculés à un besoin soudain de liquidités, ces Etats ont dû réaliser immédiatement des économies budgétaires aggravant la récession. Les pays  européens en sont revenus à une stratégie généralisée de rigueur budgétaire et de compétitivité non coordonnée. L’intervention de sauvetage des pays de la périphérie a mis la solidarité politique  de l’UE à rude épreuve. Même si la crise a permis à la zone euro de se doter de nouvelles règles et de mécanismes pour compléter l’union monétaire, les grands déséquilibres macroéconomiques et sociaux ont ébranlé la confiance dans la construction européenne et le bénéfice concret que les  citoyens peuvent en tirer. C’est dans ce contexte, en l’absence d’une grille de lecture généralement acceptée, que les partenaires sociaux au Luxembourg – mais aussi en Europe – se sont cambrés dans une opposition dommageable.

 

Dialogue social anticyclique

Les partenaires sont pris dans un champ de tensions  exacerbées par la situation économique et sociale et l’état d’esprit des acteurs sur le terrain. J’écrivais dans un cahier économique du STATEC de 2013 consacré au dialogue social (no 115) « Le dialogue social semble fonctionner plus facilement en temps de haute conjoncture, lorsque la croissance permet de distribuer des recettes publiques supplémentaires sous forme de prestations ou de réductions d’impôt, compensant les perdants éventuels des restructurations. Le dialogue social est moins efficace en cas de basse conjoncture, voire de récession qui s’accompagne de restrictions budgétaires, réduisant les transferts sociaux et augmentant l’impôt, réduisant la marge de manœuvre destinée aux perdants, les personnes touchées par les réformes. Le dialogue social national serait aussi procyclique ». Or, pour que le dialogue social serve de levier pour une stratégie coordonnée, permettant de repasser à l’initiative il faut justement que les partenaires sociaux et le Gouvernement soient capables d’agir au-delà des égoïsmes catégoriels et du statu quo des intérêts particuliers. Il paraîtrait que le dialogue social et la négociation fonctionnent convenablement dans les entreprises ou dans les branches, mais cet aspect a toujours été occulté par les partenaires sociaux, adoptant, au niveau national, des postures plus spectaculaires, tout en discutant de manière pragmatique sur le terrain !

 

Mettre de l’ordre dans la grande maison

 

Trop d’organismes rendent le dialogue opaque et lourd. Il faudrait revoir le rôle des différentes instances – comité permanent pour l’emploi, les chambres professionnelles et les fédérations professionnelles et syndicales sans oublier le Conseil supérieur du développement durable et les associations non gouvernementales et tout en haut de la hiérarchie, le comité de coordination tripartite, qui devrait être convoqué en cas de crise grave. Je n’ai rien à retrancher à ce que j’ai écrit dans le cahier économique du STATEC précité : « Ainsi le CES pourra très bien être l’antichambre de négociations tripartites, outillé pour réunir les données, poser les problèmes, s’entendre sur les données de base ou documenter les problèmes qui empêchent la prise de décision et cerner les champs de compromis qui feraient l’objet de réunions tripartites plus resserrées, préparées, balisées, ….». Cela suppose également une forte représentativité des organisations patronales et syndicales, s’appuyant sur des mandats électifs, soutenus par leurs membres et acceptés par la société globale.

 

PIBienêtre

 

Je dois exprimer ma satisfaction d’avoir pu mener à bien un projet, baptisé PIBienêtre, qui me tenait à cœur, celui du développement d’un tableau de bord du bien-être social au Luxembourg, dans la foulée du fameux rapport des économistes STIGLITZ, SEN, et FITOUSSI. Ce projet avait été adopté par le Gouvernement et malgré la crise économique et le malaise du dialogue social, un groupe labellisé « technique » a réuni la bonne volonté de part et d’autre. L’avis du CES (avec le CSDD) – avec les annexes résumant de longs mois de labeur et de discussion – est très réussi et oriente les travaux du STATEC en la matière.

 

Dr Serge Allegrezza

En marche pour le climax

Je reproduis ici ma préface dans la dernière Note de Conjoncture.

Une reprise aussi belle rappelle l’agréable insouciance du
bon vieux temps, le temps béni où les taux de croissance
du Luxembourg dépassaient largement ceux de ses
voisins. L’économie luxembourgeoise va croitre de près de
5% en 2017 et en 2018, après des performances déjà très
enviables (4,2 %) en 2016. On peut comprendre que le
sentiment de satisfaction des consommateurs soit à son
apogée et dépasse le niveau atteint d’avant la crise
bancaire et la « Grande Récession » de 2008. Le taux de
chômage décroît continûment, revenant à 6% de la
population active, et le taux d’inflation reste faible
malgré la hausse des salaires déclenchée par le
mécanisme d’indexation automatique en janvier de cette
année. L’écart de production, quel que soit l’indicateur
choisi, devrait devenir positif, annonçant des tensions sur
les ressources disponibles pour l’économie.
La reprise est portée par toutes les branches d’activité, y
compris dans les services financiers à la traîne depuis la
crise bancaire et la « grande récession » qui a débuté en
2008. La bonne spécialisation du portefeuille d’activités,
suite aux efforts incessants de diversification et
d’innovation (dernier en date: « space mining ») permettent
de profiter de la reprise dans la zone euro. Un focus sur
l’exportation de services non financiers permet de se
rendre compte de l’importance de ces activités. La
productivité du travail est marquée par une reprise plus
forte que prévu, grâce à des meilleures données issues de
la comptabilité nationale.
La présente Note de Conjoncture montre aussi que le
niveau d’investissement privé n’a pas encore atteint, par
le truchement du mécanisme de l’ »accélérateur » la
dynamique correspondant à l’expansion de la production,
et que la consommation privée reste durablement
poussive, malgré le contexte plus favorable. Une étude
particulière tente d’élucider cette faiblesse qui relève
encore du mystère.
Gare au « Minsky moment »
Il y a cependant des risques, négatifs, qu’il ne faut pas
négliger. Le moment « Minsky » appelé ainsi d’après
l’économiste américain qui, ayant étudié les mouvements
financiers, a montré que la crise couve dans les moments
où règnent une insouciance béate et une apparente
tranquillité sur les marchés. Mieux vaut donc être sur ses
gardes.
En effet, en Europe il y a encore de graves déséquilibres
qui se reflètent dans la disparité des balances courantes
et des comptes publics entre le nord et le sud. Faute de
consensus politique, les décideurs n’ont pas encore
entamé une réforme en profondeur des institutions ni
entamé une relance coordonnée et symétrique de la
politique budgétaire venant prendre le relais de la
politique monétaire accommodante. La dette souveraine
grecque n’est toujours pas sur une trajectoire soutenable
et les négociations du Brexit ne font que débuter,
ajoutant une dose d’incertitude au climat général. La
série des élections générales (Autriche, Pays-Bas, France)
a confirmé l’attachement majoritaire des peuples à
l’unification européenne, mais la série de scrutins n’est
pas encore terminée (Allemagne, Italie). Une fois les
nouvelles majorités constituées, il faudra voir si ce
mandat sera utilisé par les dirigeants pour remettre la
construction européenne sur les rails.
Les tendances états-uniennes au protectionnisme
(« America first »), s’appuyant en plus sur une politique
fiscale unilatérale, risquent de peser sur les échanges de
biens, des services et de capitaux entre l’Europe et les
USA. Elles vont aussi compliquer la défense des frontières
politiques extérieures de l’Union européenne.
L’analyse de la conjoncture se limite traditionnellement
aux grandeurs macro-économiques familières comme le
PIB, l’emploi, l’inflation… mais il n’est pas question pour
autant de succomber au fétichisme des taux de
croissance, si impressionnants soient-ils. Ainsi,
« croissance qualitative » oblige, le STATEC n’a pas cessé de
prôner l’utilisation du Revenu national, qui s’obtient en
défalquant du PIB les revenus de la de la propriété et du
travail des non-résidents. Le revenu national brut est de
35% plus bas (nominal) et il croît plus lentement que le
PIB.
Dr Serge Allegrezza