Skip to content

Plaidoyer lucide pour l’Etat-providence

Quelques réflexions sur l’Etat social avec le Professeur Pierre PESTIEAU

(Conférence du STATEC pour la sortie du livre L’Etat-Providence. Défense et illustration)

Il est courageux d’aborder un sujet aussi vaste et « ringard» que l’Etat-providence. L’auteur s’est d’ailleurs demandé pourquoi on continuait à parler de Providence, comme d’une volonté divine, le terme de protection sociale serait peut-être plus seyant.

L’Etat- providence doit faire face à quatre critiques : premièrement, l’infantilisation des individus surprotégés ; deuxièmement le taux de prélèvements obligatoires prohibitifs, désincitatifs pour le travail et l’investissement ; troisièmement, l’inefficacité et le gaspillage des deniers publics et, quatrièmement, l’inadaptation aux formes nouvelles du marché du travail numérique. C’est pour contrer ces préjugés que le livre a été écrit en s’appuyant sur plusieurs décennies de recherche en économie publique. L’auteur continue par poser une série de définitions sur le champ de la protection sociale qui est très large : assistance sociale (pension minimum et revenu minimum) assurance sociale (retraite, santé, chômage, allocations familiales), les prestations en nature (éducation et logement) auquel on pourrait ajouter le salaire minimum et le droit du travail… Le Prof. Pestieau souligne qu’il s’intéresse, non pas aux moyens financiers et humains dégagés, mais à l’efficacité du l’Etat Providence qu’il a analysée à partir de plusieurs critères (pauvreté, inégalité, chômage longue durée, espérance de vie, décrochage scolaire). L’analyse montre qu’au cours des vingt dernières années, marquées également par les crises économiques, la protection s’est améliorée dans tous les pays de l’UE ! Ce qui autorise l’auteur à conclure: »en termes de performance, les Etats-providence européens ne connaissent pas la crise qu’on leur prédit ».

En ce qui concerne l’efficacité relative des État-providence, il montre aussi que le Luxembourg se retrouve en 9me place sur les 28 États membres (année 2014), les premières places étant occupées par les scandinaves mais également la France et la Tchéquie !

Faire mieux avec moins

Le plaidoyer pour l’État- providence n’empêche pas de faire une analyse critique des dysfonctionnements, car il est vrai qu’on pourrait obtenir de meilleurs résultats avec les ressources actuellement déployées. Il est possible de réduire l’inefficacité par un ciblage plus précis et plus intelligent. Or, comme l’explique l’auteur, même si on arrivait à rendre les dépenses sociales plus efficaces, il se pourrait que certains programmes, destinés aux moins favorisés, bénéficient aux classes moyennes. S’agit-il d’une sorte de détournement qui ferait que l’Etat-providence, paradoxalement, augmente les inégalités ! C’est ce qu’on appelle l’effet Matthieu[1]. Or, pour que des mesures destinées aux moins favorisés puissent être adoptées par la majorité, démocratiquement, il faut qu’elles bénéficient à un cercle plus large que celui initialement visé. « Un programme pour les pauvres est un pauvre programme ». Il risque, également, faute de soutien politique, d’être raboté ou abandonné. Pestieau et M. Lefebvre, dans leur livre, reprochent également aux partis et aux syndicats de s’opposer aux réformes pourtant nécessaires, alors que les électeurs et l’opinion publique font preuve d’une méfiance croissante à l’égard de l’État- providence. Un fossé s’est creusé, une fracture multiple qui gangrènent la confiance dans les capacités de l’État- providence à assurer la protection attendue: sentiment de déclassement et d’aspirations déçues, l’inégalité de revenu et de patrimoine, la délocalisation et la désindustrialisation, les abus de droits par les étrangers…

Sans un consensus sur la nature du contrat social et de la solidarité qui en découle, il sera difficile de consolider l’État- providence.

Que faire ?

Les propositions sont modestes en comparaison avec l’ampleur des défis nouveaux qui se surajoutent aux dysfonctionnements déjà identifiés comme l’ubérisation et la robolution. Les deux auteurs insistent sur la soutenabilité financière des régimes de retraite et de santé et le danger de transmettre une dette importante aux générations futures.» Il faut dès à présent encourager les investissements qui génèrent de l’emploi et pas uniquement du profit ».

On aurait aimé que les deux auteurs élaborent un peu plus sur la politique macro-économique, ils se bornent à évoquer une demande insuffisante, voire l’excès des politiques d’austérité.

Revenons aux questions de redistribution, avec une proposition emblématique : « Pour lutter contre la pauvreté des enfants, les allocations familiales généreuses restent un instrument efface et il n’y a aucune raison que ces allocations soient exonérées de l’impôt sur le revenu ». On sent bien toute la difficulté politique à faire passer une telle réforme.

Ces quelques lignes ne sont pas une recension d’un livre assez dense, écrit dans un style qui s’efforce d’éviter le jargon et d’expliquer des questions assez complexes. Je me suis également laissé inspirer par le débat nourri qui a suivi la conférence, organisée par le STATEC le 25 janvier 2018 dans la grande salle du Conseil économique et social.

Serge Allegrezza

Pierre Pestieau est professeur émérite Université de Liège et membre du Core (Louvain). Il tient aussi un blog (http://the-bing-bang-blog.blogspot.lu/2018/01/letat-providence-defense-et_16.html) gageons que la discussion n’est pas close !

Le livre a été publié aux Editions PUF, octobre 2017, co-écrit avec Mathieu Lefebvre,

233 pages

[1] L’évangile selon Matthieu 13,12 : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a »

L’inégalité nuit à la croissance économique!

Réponse à l’article de C.A. HEMMER  (Weniger Reiche ergo weniger Arme, Journal du 16 août,article publié également comme carte blanche par RTL)

J’ai toujours beaucoup de plaisir à lire les trop rares articles d’opinion sur des questions de fond. Ceux de Claude A. Hemmer méritent réflexion même s’ils sont hélas souvent inspirés de la frange dogmatique de l’école autrichienne (Hayek, Von Mises), école qui compte aussi de grands noms de l’histoire économique comme J.A. Schumpeter. Dans son article, l’auteur, aveuglé par une pétition de principe diabolisant toute intervention étatique, forcément délétère, en vient à nier tout lien entre inégalité et croissance, s’appuyant incorrectement sur des données de la Banque Mondiale. En effet, si l’inégalité mondiale entre pays a bien diminué, c’est surtout grâce au développement des pays émergents comme l’Inde et la Chine, mais l’inégalité au sein de ces pays –tout comme en occident – a, quant à elle, augmenté !

Il faut avouer que la problématique de l’inégalité avait été mise sous le boisseau depuis trois décennies, les économistes ayant imprudemment embrassé la théorie des « effets de percolation » (« trickle down effects ») selon laquelle le libre jeu des marchés allait permettre à tout un chacun de participer aux fruits de la croissance. Or, cette vue s’est révélée fausse, brutalement contredite par les faits. Cette position n’est donc plus tenable pour un économiste un tant soit peu sérieux. Comme disait Keynes : «  When the facts change, I change my mind. What do you do? »

Je souscris aux généralités abstraites de l’article de C .A. HEMMER concernant les conditions nécessaires d’une réduction de la pauvreté et de l’inégalité, à savoir l’importance d’une bonne dose de croissance économique. Or, une telle croissance de la production doit être (« pro-poor ») , c.à.d. élever plus rapidement les revenus, surtout ceux du travail, situés en-dessous de la médiane et faire progresser plus rapidement les revenus des plus modestes (sans peser nécessairement sur ceux des plus favorisés). Je laisserai de côté par manque de place la question complexe des facteurs qui gouvernent la croissance économique, parmi lesquels on peut citer l’esprit d’innovation, la recherche, la formation, les institutions…, magistralement exposés par Philippe Aghion au Collège de France (www.college-de-france.fr/site/philippe-aghion/inaugural-lecture-2015-10-01-18h00.htm).

Le désaccord, fondamental, tient au lien de causalité entre croissance économique et inégalité. La recherche académique et les analyses des organisations internationales (FMI, Banque Mondiale, OCDE) ont examiné cette relation sous toutes ses coutures et consigné leurs conclusions dans une série de rapports qui sont clairs : l’inégalité obère la croissance !

Ainsi l’étude de l’OCDE (http://dx.doi.org/10.1787/5jxrjncwxv6j-en) affirme sans ambages : « s‘appuyant sur des données harmonisées couvrant les pays de l’OCDE au cours des 30 dernières années, l’analyse économétrique suggère que les inégalités de revenus ont un impact négatif et statistiquement significatif sur la croissance ultérieure. En particulier, ce qui importe le plus est l’écart entre les ménages à faible revenu et le reste de la population ». L’étude précitée insiste sur le fait que l’inégalité ralentit l’accumulation de capital humain, détériore les compétences des personnes dont les parents ont un faible niveau d’instruction, détruit les opportunités de développement. L’OCDE conclue que les politiques visant à réduire les inégalités (redistribution via l’impôt et les transferts sociaux) et la promotion de l’égalité des chances sont favorables à la croissance économique  à long terme tout comme à la cohésion sociale.

La science économique est un corpus de connaissances qui se nourrit de la vérification d’hypothèses par la confrontation aux données de la réalité.

L’économie n’est pas un dogme religieux qui nous dicterait comment penser et agir !

 

Dr Serge Allegrezza

(Publié par le Journal le 21 août)