Certaines antiennes patronales, auxquelles font écho les lamentos syndicaux, pourraient nous faire bailler d’ennui. Malheureusement, le cas des salaires est trop important. C’est un cas d’école de conflits oiseux qui se font à coups de statistiques unilatérales.
Comme Janus, le salaire a deux faces: c’est un coût et un revenu. Pour l’entreprise le salaire est un coût, le prix à payer pour s’assurer des ressources utiles à la production. Pour le salarié, c’est le revenu qu’il perçoit en contrepartie de son labeur, l’essentiel des ressources d’un ménage médian. En fait, il s’agit de deux concepts différents, mais interdépendants, qui font appel à deux indicateurs statistiques apparentés mais différents.
Les joutes de la Chambre de commerce et de la Chambre des salariés sont le reflet de cette opposition entre deux points de vue, également légitimes: le coût salarial par unité produite, d’une part, et le pouvoir d’achat des travailleurs, d’autre part. Chacun des protagonistes se borne à un versant de la question, prenant à témoin les médias qui jouent la grosse caisse de résonnance.
Or, que nous disent les statistiques? Il y a bien une hausse du coût salarial unitaire (nominal) qui est définie par la hausse des salaires, corrigée par la productivité du travail (“Lohnstückkosten”). La raison tient au ralentissement marqué de la productivité du travail. Nous avons donc bien une dégradation relative de la compétitivité coût. Un point pour le patronat!
En revanche, la progression des salaires a bien encaissé, en moyenne, le contre-coup de la crise. Celle-ci se traduit par un chômage en hausse et de mauvaises performances dans les entreprises qui pèsent sur les salaires. Si on tient compte, en plus, de l’évolution de l’inflation, qui n’a pas vraiment fléchi, le pouvoir d’achat du salaire freine sa course, malgré l’indexation automatique des salaires. Les syndicats marquent un point, également! (voir le graphique ci-dessous, construit avec les données du STATEC).
C’est de bonne guerre que chacun ne mette en évidence que les statistiques qui amènent de l’eau à son moulin.
Il serait cependant plus judicieux de mettre les deux bouts ensemble dans un document commun, de les confronter dans un forum qui réunisse les partenaires sociaux. Une telle plateforme existe: c’est le Conseil économique et social (CES). Espérons qu’il se saisisse enfin de ce genre de questions.
Comment dépasser une confrontation stérile? Le lissage du revenu disponible net des ménages n’est plus praticable: la rigueur budgétaire réduit sensiblement la marge de manœuvre des transferts sociaux et des prélèvements obligatoires. Il y a bien évidemment la négociation salariale active entre partenaires puissants. Peut-on s’entendre sur une adaptation des salaires (horaires) lors d’une mauvaise passe conjoncturelle pour l’entreprise et s’engager de manière fiable sur des garanties d’amélioration lorsque les affaires reprennent?
Dans les années quatre-vingts du siècle passé, un économiste américain – Martin L. Weitzman – avait fait florès avec une proposition de "profit sharing", favorable à l’emploi et à la productivité. Et si on la remettait à l’ordre du jour?
Lors d’un discours devant la Confédération du Commerce, le Premier ministre, avec sa verve bravache habituelle, s’est dit moins préoccupé par les déficits publics du Luxembourg. Il est vrai que les déficits sont relativement modestes par rapport à la moyenne européenne. En revanche, comme les déficits persistent depuis 2009, il s’est dit inquiet face à la dynamique de la dette publique (brute). Il a ajouté, narquois, que cette dette avait aussi une origine bancaire, ce qui devrait nuancer quelque peu notre jugement.
En effet, le sauvetage de certaines institutions financières pèse pour 6-7 % du PIB. Il faut donc défalquer ce pourcentage de la dette publique (brute) qui s’élève à 22% en 2012 (voir graphique).
Cela veut-il dire que la situation est saine, comme l’affirment certaines confédérations syndicales, avec une inconscience calculée? Malheureusement, les choses sont compliquées en économie!
Il serait bien plus éclairant de regarder la composition patrimoniale globale de l’Etat, le passif et l’actif,dans le temps. En fait la situation à très court terme est plus que favorable si on tient compte des réserves importantes accumulées par le fond de la sécurité sociale. Mais à court terme seulement! La faible croissance économique qui s’annonce pour les prochaines décennies, due à une progression lente de la productivité et de l’emploi, fait que les promesses contractées par l’Etat providence luxembourgeois, ne pourront plus être honorées au tarif actuel. La dette nette risque d’être insoutenable!
C’est le pradoxe des réformes de très long terme qui doivent être engagées hic et nunc. Les électeurs, qui vivent dans la synchronie médiatique, ont une préférence pour le présent et les décideurs politiques, qui sont enfermés dans la logique électorale, sont piégés par un court termisme rédhibitoire. D’ailleurs comment communiquer sur une aporie déconcertante: à court terme tout baigne, à long terme nous seront tous morts?
La stratégie adoptée par les gouvernants est celle de la peur devant les conséquences tragiques de l’inaction. Pourquoi, en revanche, ne pas miser sur la pédagogie des citoyens et s’efforcer de leur offrir un éclairage complet, objectif de la dette nette de l’Etat à long terme en spécifiant bien les hypothèses sous-jacentes qui nous font craindre … ou espérer? Je préfère personnellement une pédagogie que Jean-Pierre Dupuy, le philosophe-économiste, a appelé le "catastrophisme éclairé".

